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« S’en sortir... Essai autobiographique d’un ancien sans domicile fixe. »

Un livre de Tierrry Torche et Pascale Pichon

mardi 23 janvier 2007 -

Nous publions des extraits du livre écrit par Tierry Torche, « S’en sortir...Essai autobiographique d’un ancien sans domicile fixe. »
Le livre se présente sous la forme d’entretiens avec une sociologue du CRESAL de Saint Etienne, Pascale Pichon. Tierry Torche y retrace son parcours de SDF, et sa sortie de la rue.
Le livre est terminé depuis mars 2006. La date de parution n’est pas encore déterminée. Les auteurs cherchent un éditeur.
Pascale Pichon, enseigne à l’Université de Saint-Etienne. Elle a publié de nombreux articles sur l’expérience et la carrière des personnes sans domicile et récemment « Les SDF : sortir de la rue » [éd. PUCA recherche, 2005].
Tierry Torche a monté sa propre agence de formation en alcoologie en direction des publics exclus.

Introduction du Chapitre 6

En quête d’une nouvelle identité : affirmation de soi et fidélité à ses valeurs

Sortir de la rue, ce n’est pas simplement vivre dans un logement, c’est aussi subir le regard des autres, d’une façon différente certes que lorsqu’on vit dehors. J’avais la chance d’avoir changé de ville, ce qui simplifiait les choses mais dans un coin de ma tête, j’étais toujours un SDF avec un comportement calqué sur ma survie passée. Je marchais voûté, je ne sortais sur le palier que si j’étais sûr qu’il n’y aurait personne, je ne voulais pas répondre aux questions indiscrètes, en fait, je m’enfermais dans la solitude car j’avais l’impression que mon front était une enseigne lumineuse où clignotaient les trois lettres SDF. Et pourtant, j’avais envie de parler de ce que j’avais vécu, de dire aux gens que je n’étais pas différent d’eux. Et puis, il y a eu les retrouvailles organisées avec ma fille, une sacrée belle trouille. Avant j’avais peur de la vie dans la rue, maintenant, j’avais peur de la rue dans ma vie, je baissais la tête quand je rencontrais quelqu’un, je ne parlais à personne, ma compagne mettait ça sur le compte de troubles relationnels, je crois que c’était surtout le retour à un monde que je ne connaissais plus.

Introduction du Chapitre 4

Les ressources personnelles : la soif de savoir, de culture et l’expérience de l’écriture

Savoir, culture, écriture : un titre pompeux pour définir ce que tout le monde possède plus ou moins selon ses origines et son environnement. Tout ceci n’a rien à voir avec l’intelligence qui est, elle, fournie à la naissance. Ce serait plutôt de l’ordre de la maintenance. On pourrait appeler cela : « découverte, racines et expression ! » C’est moins pompeux mais tout le monde peut s’y retrouver. Pour moi, le savoir, c’est tout ce que l’on peut approcher au cours de notre vie : faire un bouquet de fleurs, construire une maison ou pratiquer une activité professionnelle font parties du domaine du savoir. Cela nécessite un apprentissage puis une confrontation.
La culture est d’abord liée à nos racines, à notre jardin comme disait Voltaire, elle n’est jamais inexistante mais peut prendre des formes différentes selon les individus, leur sensibilité, leurs envies ou leurs besoins. Elle est beaucoup plus abstraite que le savoir et nécessite une démarche plus personnelle.
L’écriture elle, est le complément de la parole. Elle peut être élaborée, telle que nous la connaissons et la pratiquons, mais aussi beaucoup plus rudimentaire, à base de signes, de dessins, de phonétique etc. C’est aussi un moyen d’échanges qui permet de communiquer quand la parole devient trop compliquée. Paradoxalement, écrire est parfois plus facile que dire !
Ce ne sont certes pas les définitions du Larousse ou du Petit Robert mais ce sont celles que je me suis inventées pour avancer dans la vie.

En guise de conclusion

Aujourd’hui, nous voilà en 2006, ce livre est terminé, je m’installe une dernière fois à ma table pour une relecture, corriger quelques inexactitudes, vérifier quelques dates... et j’ai l’impression de lire une histoire, celle d’un homme un peu perdu dans un monde qui ne fait pas de cadeaux, un homme qui s’est retrouvé sur des chemins qu’il n’avait pas envisagé, un homme qui aujourd’hui se retourne vers ce passé et qui se dit que ce n’est pas tout à fait lui mais ce n’est pas tout à fait un autre non plus. Au-delà des phrases, des mots simples, bruts mais efficaces, j’ai rencontré de la souffrance rentrée, du déplaisir, de la peur mais aussi des moments de joie, de l’espoir, de la vie. Derrière la honte, j’ai vu de l’orgueil, un orgueil sain qui fait qu’aujourd’hui, il est là devant sa table à chercher ses mots pour conclure une histoire qui ne lui appartient plus mais qui pourtant est la sienne.
Petit à petit, je me suis éloigné de cette histoire, plus je la racontais, plus elle m’était étrangère, plus elle me tutoyait, plus je la vouvoyais et pourtant, elle fait partie intégrante de moi, alors je fais avec. Je me suis mis à chercher des aspects positifs au milieu de tout ça : que m’avait appris ce parcours ? Et au lieu d’évacuer toutes ces souffrances j’essaie de m’en servir maintenant pour avancer de façon différente dans la vie. J’ai acquis un regard différent sur ce (ceux ?) qui m’entoure et pour avoir vécu longtemps dans l’ombre, je me réjouis chaque fois qu’un rayon de soleil apparaît. J’ai retrouvé mes émotions puisque depuis bientôt deux ans, je vis amoureusement avec une compagne qui a su accepter mon passé et avec qui j’essaie de construire notre avenir ; à travers cette relation, ma vie affective a trouvé son équilibre. J’ai renoué des liens avec ma fille et ma petite fille, nous nous verrons sûrement cet été afin de passer quelques jours ensemble car nous avons tellement de choses à nous dire après cette si longue absence. Je suis entouré de quelques amis fidèles, certains pour qui tout allait bien mais qui était là simplement, d’autres pour qui tout allait mal et qui puisaient un peu de réconfort au fil de nos rencontre, d’autres encore qui avaient soif d’apprendre et avec qui je partageais mon modeste savoir. Tout cela ne s’est pas fait en un jour bien entendu mais parfois, avant de m’endormir le soir, au moment où on fait le point car le sommeil ne vient pas, je me dis que je suis heureux. Quelquefois, je me retourne aussi et je revois le visage de ceux que j’ai connu dans la rue, Jean Pierre, Denis, Michel, Momo... et tant d’autres qu’on a retrouvé morts un beau matin parce qu’ils avaient démissionné de la vie, et du fond de ma tristesse, je me dis que j’ai beaucoup de chance. J’ai moi-même fait un infarctus il y a quelque temps mais je me suis battu et la maladie n’a pas eu raison de moi. Je sais que j’ai vécu tout ça en partie parce que je n’ai jamais voulu plier, faire de concessions alors j’essaie de créer mon emploi indépendant dans l’alcoologie et la lutte contre l’exclusion sociale, je ne suis pas porteur de bonne parole, j’essaie simplement de mettre en garde les gens, de leur faire prendre conscience que la frontière entre la réussite sociale et l’exclusion est très fragile et que rien n’est définitivement acquis. Mon carnet de commande se remplit peu à peu, j’espère pouvoir quitter le système du RMI et pouvoir enfin vivre de ce que je gagne. On me demande aussi d’aller raconter ma vie, je refuse la plupart du temps car j’ai l’impression de faire dans le misérabilisme, de rassurer les gens et je doute fort que ça les fasse avancer. Au mois de juillet, je dois aller en Belgique animer un atelier sur l’ « inclusion » lors d’une rencontre entre plusieurs universités européennes.
Moi qui fus inactif pendant si longtemps, je navigue maintenant au milieu de nombreuses activités mais je ne cherche pas à faire fortune, tel n’est pas mon but, l’argent n’a jamais été mon moteur, il n’en est qu’un des éléments, et si aujourd’hui, j’ai du mal à conclure ce livre, c’est parce que mon moteur, c’est la vie, et la vie continue...

Mars 2006
Tierry Torche

Forum

Date par Message
30/03 petyt frederique « S’en sortir... Essai autobiographique d’un ancien sans domicile fixe. »
bonjour, je viens de lire ces quelques lignes...c’est très très beau...merci

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