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Culture et pauvreté

Témoignage

mercredi 20 septembre 2006 - L. Hollande

Ce témoignage a été retenu autour d’une table ronde "culture et pauvreté" au sein d’un colloque sur l’exclusion.
Nous vous invitons à réfléchir sur le fait que l’on peut être "pauvre" et que la culture est un moyen de sortie de la pauvreté.

Les êtres humains sont plein de préjugés sur tout et c’est cela qu’il faut casser : les préjugés... La pauvreté en est un exemple frappant.

Je vais citer quelqu’un qui est un référent pour moi : Martin Luther King, qui disait : "qu’il était rare de trouver des hommes qui volontairement s’engagent dans une réflexion exigeante et ferme, qu’il est presque universel de rechercher des réponses faciles et des demi-solutions." C’est cela le problème. Car, pour aider des gens à s’en sortir, il faut penser et se donner et surtout avoir pour eux des idéaux élevés. Il y a des gens qui non pas d’idéal pour eux-même, comment en auraient-ils pour ceux qui sont à terre ?. En général, on pense que les gens sont à terre pour la vie, que c’est leur "lot", comme on dit... On entend même des gens pauvres qui disent à propos de leur situation : "c’est comme ça, il faut des pauvres et des riches, on y changera rien"... Ils véhiculent eux-même ces préjugés. Et puis, il y a des gens qui ont des idéaux pour eux-même et qui travaillent à les réaliser et qui n’ont pas le temps de s’arrêter aux autres, ou pas l’envie... Alors, on trouve des demi-solutions pour se débarrasser du problème. Il est plus facile de penser que les gens pauvres sont inaptes à faire ceci ou celà...Et en particulier à capter la culture que de relever ses manches pour les aider à s’élever. Moi, j’ai eu la chance de rencontrer quelqu’un qui s’est arrêté à ma personne et m’a accompagnée pendant deux ans quotidiennement pour me sortir de problèmes de communication grave. C’est un comédien qui avait été élève de la "Comédie Française" et qui travaillait dans un conservatoire de la région parisienne. Sans lui, je ne me serai jamais sortie de mes problèmes. J’avais perdu confiance en tout le monde. Pas un être sur terre ne pouvait avoir ma confiance. Il m’a appris pendant deux ans à jouer avec des camarades. Je refusais systématiquement le contact. Une seule fois, il a craqué c’était pour ma deuxième année de conservatoire. je préparais le concours d’entrée au Centre d’Art Dramatiques d’Etat de la Rue Blanche et il m’a dit : "on y arrivera jamais !". J’étais mortifiée. J’avais 18 ans et je vivais dans un foyer de jeunes qui n’avaient plus de parents. Cette réflexion m’a fouettée car, j’étais dotée d’une grande volonté mais mes barrières étaient très fortes. A partir de ce jour là, j’ai décidé de collaborer. J’appréciais cet homme qui faisait beaucoup pour moi. Je ne voulais pas le décevoir d’une part, et d’autre part, j’avais décidé à 15 ans de mettre la barre haute car depuis longtemps, j’étais rabaissée et brimée. Je me suis forgée une petite culture dès que j’ai su lire. A 9 ans, je ne faisais presque plus de fautes d’orthographe. J’ai trouvé, moi qui n’avais aucun contact affectif depuis l’âge de 9 ans, des forces dans mes lectures. Je dois souligner que j’ai eu d’énormes difficultés pour apprendre à lire. Je refusais le cadre scolaire qui m’engoissait. Les écoles parisiennes d’après guerre étaient tristes et ressemblaient à des prisons. Je n’arrivais pas à apprendre dans de tels lieux. J’avais besoin du cadre familial, je n’arrivais pas à m’en détacher. Ce cadre familial était misérable mais j’avais l’amour de mes parents et j’avais peur de les perdres car ils étaient malades. C’est mon père qui m’a appris à lire, je peux le dire. Il était intransigeant, exigeant, sévère et préoccupé par ma scolarité. Lui-même avait appris à lire tout seul. A partir du moment où je suis arrivée à lire (toute la classe attendait cela tous les matins avec l’institutrice) quelque chose s’est déclenché en moi. J’ai obtenu le premier prix de lecture à la fin de l’année de CP. Je n’ai plus quitté les livres. Je suis devenue première en français tout le long de ma scolarité. C’est donc bien l’accompagnement exigeant, sans relâche, particulier et affectueux qui m’a aidée à lire. Je me demande aujourd’hui, si je n’avais pas eu un tel père, comment je m’en serais sortie ? Aurais-je réussie à apprendre à lire ? Aurais-je été considérée comme handicapée ? Le problème s’est posé en calcul. Je n’ai jamais réussi à capter les maths et là, je n’avais plus personne pour m’accompagner affectivement et pratiquement. On m’a fait passer des tests pour savoir si j’étais intelligente. Les tests ne m’ont pas été défavorables, alors on a pensé que je le faisais exprès. L’enfer scolaire a commencé... Ici, on touche le problème du doigt : comment faire quand vous êtes tout seul devant les difficultés ? Que vos difficultés n’intéressent pas ? Ou qu’elles sont un sujet de brimades ?

Je dois dire que j’admire particulièrement les actions de Joseph Wrésinski, fondateur d’ATD Quart-Monde. Son initiative incroyable de faire entrer la culture dans un bidonville !... Pas une sous culture, mais la culture telle que n’importe quelle personne cultivée pouvait l’avoir... Par respect pour ces gens exclus (Quart-Monde), totalement hors de ce monde d’où il était issu lui-même et pour lesquels il était exigeant. On ne construit pas un être à partir de petites choses mais avec la grandeur. Cela prouve ainsi qu’on le considère comme un humain à part entière, susceptible de receler des aptitudes intellectuelles et humaines. Rabaisser le niveau intellectuel pour éviter l’échec, c’est considérer qu’il n’y a pas les aptitudes nécessaires, comme si c’était une loi scientifique prouvée. Cela demande du courage, de la patience, de la compréhension de la part de ceux qui choisissent d’aider ces personnes. Si chacun était en sympathie avec celui qui souffre, qui est plus lent que les autres devant tel apprentissage ou telle démarche, la souffrance n’existerait plus. N’importe quelle forme de souffrance n’existerait plus. L’isolement serait brisé. Mais cela est difficile. Chaque homme a un combat intérieur à mener avec lui-même (M. L. King). Pour le moment, l’homme est davantage préoccupé par les prises de pouvoir, que par le bien-être de son prochain et bien loin, à l’unanimité, de partager ses connaissances, son confort et d’aider ceux en difficulté, à faire leur place. Les gens se sentent vite menacés dans leur tranquillité, particulièrement dans un monde où le travail se raréfie. C’est pourquoi, certains se durcissent de crainte d’y laisser une part précieuse de leur confort. N’admire-t-on pas davantage quelqu’un qui est "un battant" avec tout ce que cela implique, plutôt que quelqu’un qui à la "poisse" et qui doit se battre tout le temps pour y arriver ? Il y a ceux à qui tout réussit et qui semblent être bénis des dieux, alors que les autres semblent subir une loi implacable comme s’ils expiaient quelque chose. Est-ce que c’est valorisant de fréquenter de telles personnes ? Les gens vivent sur des certitudes : "Moi, cela ne peut pas m’arriver... J’ai tout fait pour que ma vie soit stable, qu’il n’y ait pas un grain de sable qui vienne ruiner mes espérances, mes buts..." Quand par hasard, le malheur frappe à la porte de ces personnes, alors ils trouvent que c’est injuste. Le pauvre lui, a l’habitude, ce n’est pas pareil... C’est presque un statut normal, établi... On m’a souvent dit, à propos des gens pauvres : "ce n’est pas de culture dont ils ont besoin, mais de nourriture..." Il est indispensable et prioritaire de nourrir, de vêtir, de soigner les gens. Mais, une fois ces problèmes résolus de quelle nourriture leur esprit est-il rassasié ? Les dons existent chez tout le monde. Il faut simplement aider les personnes démunies à découvrir quels sont leurs dons : intellectuels ? artistiques ? manuels ? don d’eux-mêmes ? Des intellectuels sont sortis de bidonvilles ou de ZUPS et les gens du Quart-Monde font preuve d’habileté manuelle et artistique et ont prouvé qu’ils pouvaient lire et s’exprimer en public. J’ai voulu une vie meilleure, plus belle que la grisaille ordinaire. Mais, plus je témoignais de mes difficultés, plus les esprits se fermaient à de très rares exceptions près. Ce qui gênait, c’était que je pouvais parler de ce que je vivais. Dans ma quête de travail, j’ai été amenée à partir de département en département. J’ai toujours eu devant moi la même attitude : "Pourquoi êtes-vous venue ici ? D’où venez-vous ? Retournez d’où vous venez..." Ainsi, je sais ce qu’une personne immigrée peut ressentir. Je ne suis donc ni d’ici, ni d’ailleurs, mais de partout. Et en particulier avec ceux qui souffrent ici et là et bien au-delà de mon pays.

L. Hollande

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