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Travail social et marchandisation des relations humaines.

Une interview de Laurent Ott

mercredi 12 mai 2010 -

Cette interview de Laurent Ott date de février 2005 mais conserve toute sa portée pour celles et ceux qui réfléchissent aux nécessaires transformations du travail social pour le sortir des fonctions sécuritaires, normatives et de contrôle qu’on lui impose et le mettre au service des personnes et de la construction de nouvelles solidarités.
Il peut être une source de réflexion pour la préparation de la rencontre du samedi 29 mai à L’amicale Laïque de Beaubrun, initié par le groupe "Le travail social dans la crise" (voir : Invitation du groupe "le travail social dans la crise" à répondre à cet impératif de travail collectif. ).

Laurent Ott est éducateur et enseignant, docteur en philosophie, responsable de projets à l’EFPP (Ecole de Formation en psychopédagogie). Il est un des fondateurs de l’association INTERMEDES (voir : http://assoc.intermedes.free.fr)

Travail social et Marchandisation des relations humaines

1- Notre monde semble se transformer en un immense marché où chaque rapport entre les êtres s’achète et se vend : que pensez-vous de la marchandisation des relations humaines ?

Je pense que la marchandisation des relations humaines est l’aboutissement logique du libéralisme ; pour résoudre les crises et contradictions internes qui le secouent, celui-ci a besoin d’annexer continuellement plus de relations humaines ; tout ce qui est gratuit, tout ce qui relève du don ou de la solidarité met en danger le fonctionnement de l’économie et ne peut qu’être dénoncé comme un scandale.

Mais, au même moment, le libéralisme a un autre problème : il suscite de la violence et a besoin de maintenir des liens sociaux pour l’endiguer ; c’est encore une contradiction majeure… qui est aussi notre espace de travail !

Concrètement, ce qui est visé à présent c’est la capacité des gens à avoir des relations entre eux ; l’idée générale derrière la déréglementation du travail, des salaires, et des temps de vie est de produire des individus coupés les uns des autres, des familles fragmentées, des groupes désunis, des générations qui opposent leur intérêt, des personnes seules à tous les étages.

Il est urgent que les éducateurs et les intervenants socio-éducatifs tirent les conséquences de cette intuition fondamentale de Bourdieu ; nous en sommes arrivés à une époque où ceux qui connaissent la misère de position (les travailleurs sociaux et éducatifs), sont dans le même bateau qu’ils le veulent ou non que ceux qui connaissent la misère de condition.

Et cela se concrétise de plus en plus chaque jour : la solitude des populations exclues croît avec la même intensité que le déni, le manque de reconnaissance, la dévalorisation et même la pénalisation des métiers de l’éducation.

2- Y a-t-il encore de la place pour une relation qui serait gratuite ?

La relation humaine est gratuite par essence ; la philosophie utilitariste anglo-saxonne, sur laquelle repose le dogme libéral, se trompe complètement en plaçant la notion d’intérêt au cœur des relations humaines. On ne connaît pas beaucoup de nourrissons capables d’équilibrer des contrats de services. Le don sans contre partie, est dans la vie de chacun d’entre nous quelque chose de beaucoup plus ancien, de beaucoup plus fondamental, de beaucoup plus exigeant que les relations marchandes.

Le don est devenu aujourd’hui une force sociale d’une urgence et d’une actualité extrêmes ; c’est toujours le meilleur remède à la violence et à la solitude que je connaisse.

Objectivement les actions sociales basées sur une idéologie du don (et non du service marchand ou institutionnel) qui se concrétisent plus par l’accueil et l’accompagnement (le don de temps de soi est en particulier essentiel) sont toujours les seules à réellement toucher les gens, les ébranler, les modifier, les aider à changer. A l’inverse, je m’interroge beaucoup sur le recours de la notion de contrat dans le cadre du travail social, qui me semble déplacée et qui a toujours pour effet de générer de nouvelles catégories d’exclus.

3- Comment organiser la résistance : dans la famille, à l’école, dans les centres de vacances et de loisirs ?

Quand tout se mondialise, les résistances locales deviennent des enjeux fondamentaux. Aujourd’hui, les gens sentent bien qu’ils ne peuvent plus grand chose pour changer les structures économiques et politiques et les moyens traditionnels de lutte qu’étaient les grèves et les manifestations semblent inopérants.

A l’inverse cependant, une bonne partie de la population est toujours prêtes à s’investir dans les derniers lieux d’éducation , de formation et de relations qui restent ; si on ne leur ferme pas les portes à coups de « vigie pirates » et de réglementation de sécurité ou autres tracasseries administratives (dont la fonction véritable et essentielle n’est évidemment pas de protéger qui que ce soit, mais de gêner ou empêcher les relations sociales de se nouer) les gens ne demandent pas mieux que de coopérer, partager, travailler ensemble. Même, on peut et doit témoigner que c’est là le genre d’expérience qui les bouleverse et les motive le plus.

Le travail social qui dérange l’ordre établi, c’est possible et c’est possible partout, y compris dans les centres de loisirs, les écoles, etc. Mais cela demande des prises de risques de la part des professionnels ; il faut oser se rebeller contre les mesures dites de sécurité et de normativité de notre travail qu’on nous impose.

4- Quels sont les attitudes et comportements qui favorisent cette marchandisation ?

Ceux dont on remet constamment en cause l’utilité sociale et la rentabilité du fait qu’ils continuent d’entretenir des relations tout simplement humaines avec les populations qu’on perd de vue, peuvent être tentés tout naturellement de partir en quête d’un prestige perdu.

Certains le chercheront dans une course à la technicité, dans une recherche d’outils et de spécialisation qui, ils l’espèrent, leur permettra d’affirmer une professionnalité indiscutable. Bien entendu, il s’agit aussi d’un marché de dupe, la technique ayant toujours le défaut de faire de celui qui y recourt aveuglément un simple exécutant alors qu’il se rêverait ingénieur.

D’autres vont rechercher un nouveau fondement de leur valeur professionnelle à travers des pratiques d’évaluation froides ou qui se voudraient objectives. Ils vont revendiquer des résultats et des chiffres et convertir une part infinie de leur temps à découper la globalité de leur travail (qui pourrait faire sens), en un ensemble mal ficelé d’interventions sur des micros objectifs imposés de l’extérieur. Ce qui risque d’être perdu chemin faisant c’est tout simplement le sens et la lisibilité du travail réalisé, pour soi, comme pour les usagers.

Enfin d’autres encore vont rêver de nouvelles compétences, de nouveaux métiers, de nouvelles appellations ; ils investissent dans la gestion des ressources, l’animation des réseaux, la mise en synergie des acteurs locaux ; bien entendu toutes ces nouvelles fonctions peuvent aussi contribuer à brouiller les pistes et à fuir la relation et l’accompagnement direct des populations en difficulté.

Du coup cet accompagnement direct, considéré comme dévalorisant, devient le lot de petits métiers et petits boulots qui concernent, avec de moins en moins de promotion possible ou de possibilité d’en travailler le sens, des individus… issus des mêmes populations ; l’isolement social devient total quand c’est un jeune sous contrat déqualifié qui doit s’occuper d’une grand mère dés insérée et isolée.

5- Et les attitudes et comportements qui s’y opposent ?

Face à tous les dangers de fragilisation et d’émiettement du travail social à travers, notamment, la déqualification et la dévalorisation des fonctions d’accompagnement et de soins, il est urgent pour les travailleurs sociaux de résister aux discours dominants et de faire entendre une « contre expertise » qui affirme haut et fort notamment quelques vérités :

-  C’est dans le temps banal du quotidien que les véritables évolutions personnelles ou groupales peuvent prendre corps. C’est en allant au devant des gens, en s’installant là où ils sont, en allant les chercher chez eux s’il le faut, que l’on produira réellement du changement,

-  Ce n’est pas dans la distance sociale et dans la revendication jalouse de nos compétences et statut professionnels que l’on trouvera la véritable légitimité de notre travail, mais au contraire, à chaque fois que nous aurons le courage d’abolir cette distance pour mettre cette professionnalité en question, en travail et en co-construction avec les destinataires de nos actions.

-  Ce n’est pas par la course à la promotion, la recherche de spécialisation, ou de technicité, mais au contraire dans le partage des savoirs et de l’action éducative et sociale, avec les animateurs, les petits métiers, les usagers eux mêmes, que les travailleurs sociaux trouveront une utilité sociale indiscutable et irremplaçable.

Il n’y a pas dans notre société, d’un côté des individus ou des groupes qui « se débrouillent bien » et de l’autres, des populations qui auraient quelque complaisance avec la misère et l’assistanat. Il y a tout simplement une société entière qui se débrouille mal, qui travaille mal et se développera mal tant qu’elle oubliera l’apport et la parole de ceux qu’elle exclue sans cesse.

6- Quelle place pour le bénévolat ?

L’évolution de la compétition sociale et la mise à l’écart de franges entières de la population, ne permet plus au travailleur social de croire que ses compétences et son savoir pourraient suffire à assurer sa crédibilité, surtout dans le cadre de services insuffisants, d’équipes incomplètes et d’une grande précarité institutionnelle.

Ce n’est pas seulement parce que c’est la mode, ni même parce que c’est souhaitable qu’il faut aujourd’hui travailler dans une perspective de développement social ou communautaire, mais surtout car c’est la seule voie possible, et la seule qui soit tenable.

Les travailleurs sociaux ne peuvent plus travailler seuls, ils trouvent le plus d’utilité et de pertinence à soutenir les initiatives sociales, citoyennes et solidaires. Il ne s’agit plus vraiment aujourd’hui de s’entourer de bénévoles, au sens de gens qui agiraient avec détachement, ou parce qu’ils se sentiraient radicalement différents de ceux dont ils s’occupent. Au contraire, les volontaires d’aujourd’hui sont plutôt des militants qui ont souvent beaucoup en commun avec les situations sur lesquelles ils aimeraient peser. Ils souhaitent trouver dans l’action locale une reconnaissance qui leur est souvent déniée dans le marché du travail ou la société en général ; mais il s’agit également souvent de personnes qui souffrent également le plus souvent d’une image dégradée d’elles mêmes ou des groupes dont elles sont issues.

Les travailleurs sociaux trouvent ici toute leur place. Ils sont en quelque sorte des « autorisateurs » ; ils attestent de la valeur des actions en train de se construire et prennent souvent en charge les aspects liés à la communication et à la représentation qui font le plus peur. Leur place est essentielle mais elle est selon moi, bien plus aux côtés qu’en face des populations avec lesquelles ils travaillent.

Interview de Laurent OTT de février 2005

Texte de cette interview, ci dessous en document à télécharger.
Voir aussi sur le site d’INTERMEDES

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