[Portail pour l’accès aux droits sociaux]

"Les Rroms, peuple sans Etat et citoyens européens"

mardi 9 décembre 2008 - Geneviève Decrop

JPG - 128.1 ko
9 décembre 08, devant l’ Assemblée Nationale - ©dr

..

De loin et pour aller vite, on parle de communauté Rrom. Vu de plus près, il y a des clans, des familles, des ethnies diverses (Gitan, Manouche, Sinti ...). Une partie d’entre eux, en 1971 à Londres, a décidé que par delà la diversité ils formaient un peuple, avec une langue, le Romani et une histoire commune ; et qu’il convenait désormais de les appeler « Rroms », pour en finir avec les siècles de stigmatisation qui ont fait du beau nom de Tsiganes un appel au meurtre. Mais tous ne se reconnaissent pas dans cette décision, même s’ils acquiescent à l’histoire commune et comprennent le Romani. Ils sont arrivés en Europe un peu avant le XIVe siècle, venant d’Inde du Nord, et s’ils se sont répandus du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest du continent, si leurs histoires ont commencé à divergé, il est resté un point commun entre eux : ils ont été à travers les siècles un objet d’attraction et de répulsion, de fascination et de rejet. Ce genre d’ambivalence n’a en général dans l’histoire qu’un seul débouché tangible : le rôle du bouc émissaire et toute la panoplie de persécutions qui va avec. Ils ont partagé ce triste sort avec les Juifs - jusque dans l’épisode culminant de l’extermination nazie. A cette différence qu’on ne connaît pas exactement le nombre de victimes Tziganes (100 000 ou 500 000 ?) et que cette partie de l’histoire n’est quasiment pas écrite. Il n’y a pas pour eux de commémoration et l’Etat français ne s’est pas encore excusé pour la façon dont Vichy, puis le gouvernement de la Libération, ont traité les Tsiganes français entre 1939 et 1945. Mais comme les Juifs, voilà un peuple (peuple dans son propre regard autant que dans le regard de l’autre, goy ou gadgé), sans Etat et stigmatisé comme nomade. Sans Etat, en effet, mais avec la nationalité des pays d’installation ; nomades, certains mais pas tous, loin s’en faut. En Roumanie, par exemple, pendant 4 siècles, jusqu’en 1857, ils ont été mis en esclavage : tout le contraire du nomadisme. Quant au nomadisme d’une minorité d’entre eux, à quoi l’attribuer ? à une culture originelle ou aux persécutions et incessantes expulsions ?

Une minorité ethnique a-t-elle une place dans le concert des Etats Nations ?

Quoiqu’il en soit, nomade, semi-nomade ou sédentaire, il y a aujourd’hui une minorité ethnique rom au sein de l’Europe, forte d’environ 9 millions de personnes. En France, on les appelle « Gens du voyage », tant on a peur de briser ne serait-ce qu’une seconde l’unité sacrée de la nation en nommant en son sein une différence, et on les traite assez mal, comme des citoyens de seconde zone. Mais leur citoyenneté les protège malgré tout quelque peu. On ne l’aurait pas dit il y a 20 ans, mais depuis qu’on a vu arriver les Rroms de l’Est, on a vu la différence entre un Etat de droit et un Etat corrompu et discriminateur. Pour la plus grande part, ces migrants viennent de Roumanie, dont ils ont la nationalité - ils y sont deux millions. La chute des régimes communistes de l’Est et l’ouverture des frontières ont provoqué en effet la plus grande migration rom depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Et l’Europe, toute à son processus d’intégration, a commencé à prendre conscience qu’elle avait un problème, dont ce peuple avait le visage : un épineux problème et un défi en même temps. Le problème, à vrai dire, n’a commencé vraiment que quand la Roumanie et la Bulgarie sont entrés dans l’Europe communautaire, le 1er janvier 2007 : il est alors devenu visible qu’on pouvait cumuler le statut de paria et la citoyenneté européenne. Le défi pour l’Europe dépasse largement la minorité rom pour intéresser tout le monde, à commencer par tous ceux qui aujourd’hui sont bien tentés de voter non à l’Europe dès qu’on leur en donne l’occasion : sera-t-elle capable de faire ce qu’elle dit, c’est à dire d’assurer l’égalité des droits, la sécurité et la protection de tous les ressortissants européens ? La charte européenne des droits, annexée au traité de Lisbonne, a-t-elle une quelconque portée ? la notion de citoyenneté européenne a-t-elle un sens ?

Le meilleur test pour le savoir n’est-il pas de vérifier si ce filet de protection fonctionne pour ceux qui en ont le plus besoin, c’est-à-dire ceux que leur Etat échoue à protéger ? Il ne s’agit pas seulement de droits formels, mais de notre capacité collective à accueillir un peuple qui manifeste opiniâtrement sa différence, sans l’assimiler ni le discriminer ; et la vérification doit se faire à tous les niveaux - au moins à trois pour simplifier : au niveau de l’Union Européenne, au niveau des Etats membres et au niveau des sociétés civiles. En effet,tant qu’il y aura des pogroms contre les Rroms, comme en Italie récemment, tant qu’ils seront contraints de survivre dans les friches et les terrains vagues de nos riches capitales, tant qu’ils seront fichés, expulsés, insultés, toutes les larmes que nous versons sur la disparition des « peuples premiers », tous nos discours émus sur l’altérité et la diversité culturelle, nos festivals et nos musées ethnographiques, ne seront que vaste et cynique hypocrisie.

La citoyenneté européenne, un filet troué ...

Sur le plan de L’Union, le bilan est assez mitigé, et pour l’instant on peut dire que l’Europe s’en sort assez mal. Elle est parfaitement informée de la situation, dans les détails car ses experts ont rédigé d’excellents rapports 1. Sur le plan pratique, elle a financé quelques programmes sociaux aux épicentres de la maladie, en Roumanie et en Bulgarie pour les aider à remplir les critères d’éligibilité à l’entrée dans la Communauté en matière d’égalité de droits et de traitements des minorités (275 millions d’euros entre 2000 et 2006). Les résultats sont si faibles et si lents qu’ils n’ont pas réussi à enrayer la pulsion d’émigration des Rroms. Pour le reste, cela reste assez verbal : la commission exhorte et admoneste tour à tour les bons et les mauvais élèves, hausse parfois le ton, par exemple quand l’Italie, gouvernants et gouvernés unis, se sont lancés dans une sidérante campagne anti-Rrom. Mais pratiquement, sa ligne se résume à renvoyer les Etats membres à leurs responsabilités. C’était en gros ce qui est ressorti de la réunion européenne du 20 septembre dernier, consacrée à la question : l’intégration des Rroms est du ressort des Etats dont ils sont les citoyens, et ils sont invités à transcrire les directives européennes contre les discriminations dans leur législation. Mais rien en ce qui concerne le dispositif le plus pénalisant en ce moment pour les Rroms, à savoir les fameuses mesures transitoires à l’égard des nouveaux pays membres qui permettent de barrer l’accès des marchés du travail à leurs ressortissants. L’Europe apparaît plus motivée par la libre circulation des marchandises que par la libre circulation des hommes.

... qui laisse passer des politiques nationales discriminatoires et attentatoires aux droits élémentaires

Les Etats, donc puisque l’échelon supérieur se défausse sur eux. Prenons le cas de la France (ni mieux ni pire que ses voisins). Il y a dans l’Hexagone quelques milliers de Rroms, essentiellement roumains, dont la grande majorité vit dans des conditions indignes, dans des campements sommaires ou dans des squats. A de rares exceptions près, ils ont été pris pour cible par les autorités publiques, locales et nationales, qui mènent contre eux une politique acharnée de refoulement, maniant alternativement la circulaire et le bulldozer, en passant par les centres de rétention administratives. Les circulaires, ce sont par exemple celle qui organise d’un côté l’inaccessibilité de fait au marché du travail (liste restrictive de secteurs économiques, formalités longues et coûteuses du dossier d’autorisation ...) et de l’autre celle qui organise l’expulsion des ressortissants communautaires sans ressources au motif qu’ils représentent une charge déraisonnable pour le système de protection sociale ! Quant aux bulldozers, ils viennent, à la demande de nos édiles de droite et de gauche, courageusement détruire les cabanes de ces précaires d’entre les précaires et défoncer les terrains pour en interdire l’usage. On sait depuis toujours que les pauvres sont toujours de trop aux yeux des riches et des puissants, mais au moins en d’autres temps, les avait-on toléré dans les friches et les laissés de nos cités !

Le plus acharné est M. Brice Hortefeux, depuis son sinistre ministère de l’immigration et de l’intégration. Il a utilisé les Rroms pour remplir ses quotas d’expulsions - c’est à dire de reconduites réussies à la frontière - au moyen d’un dispositif fort coûteux, mis en œuvre par une association aux ordres, l’ANAEM. Mais dans la mesure où les Rroms, en tant que citoyens européens peuvent revenir à peine le car de l’Anaem les a déposés à Bucarest et qu’ils usent de cette liberté, on mesure ce que valent les statistiques du ministre. Le résultat, c’est seulement une pauvreté et un déracinement accrus des Rroms à chaque voyage. Et sur le plan de la citoyenneté, un scandale absolu : des citoyens européens sont traités exactement comme s’ils étaient des clandestins, sans papiers et dépourvus de droits .

Mais quand la solidarité locale dépasse les peurs et les préjugés ...

Il reste la société civile et les populations locales. Elles ne sont pas exemplaires, loin de là ! les préjugés, les stéréotypes contre les voyageurs français se sont reportés contre les Rroms migrants, renforcés par les stigmates très visibles de la misère sur ces derniers. Et la récente rumeur de Marseille a fait craindre le retour du pogrom sur le sol national 3. C’est cependant là que des choses se passent qui nous permettent d’espérer. Les Rroms de l’Est ont été quasiment ignorés par le monde associatif jusqu’au début des années 2000, mais vers 2004/2005 les quelques pionniers isolés de la défense des Rroms ont été rejoints par d’autres plus nombreux, venant d’horizons plus variés, et se sont mis à former des collectifs, qui se sont coordonnés au niveau national, dans le réseau Romeurope 4. Prenons par exemple ce qui se passe à Saint Etienne. Il y a dans cette ville, entre 200 et 350 Rroms, depuis le milieu des années 90. Le chiffre est à peu près stable, de même que les personnes, 60 à 70 familles, maintenant bien connues, qui font des allers et retours avec leur région roumaine d’origine. Jusqu’en 2005/06, elles vivaient dans un dénuement total, mais aussi dans un grand isolement, à peine rompu par la prévenante attention de quelques valeureuses citoyennes stéphanoises. Le 22 juin 2006, l’expulsion violente, indigne, de 80 Rroms campant sur un terrain vague de la ville cristallise l’indignation bien au-delà de la petite poignée des amis des Rrom. Le DAL, puis d’autres associations caritatives les rejoignent et organise le soutien concret aux expulsés : occupation de la place centrale de la ville, alerte médiatique, puis squat en bon ordre d’un bâtiment inoccupé d’EDF, disposant d’un espace suffisant et des commodités de base. Depuis cette date, la solidarité ne s’est pas démentie et conserve son impulsion initiale : les actions sont menées en lien étroit avec les Rroms, qui sont associés à toutes les démarches et toutes les décisions ; le collectif oppose une résistance ferme face aux pressions des pouvoirs publics locaux, préfecture et ville, mais se déclare toujours prêt au dialogue et de coopération avec les autorités et les services compétents ; l’action est déclinée tant sur le plan politique que sur le plan social (scolarisation, santé, logement). A chaque nouvelle expulsion, le collectif de soutien et les Rroms, investissent conjointement un nouveau bâtiment public et organisent de concert la vie collective du nouveau squat. Les relations avec la mairie de St Etienne sont extrêmement rugueuses, oscillant entre concertation et rejet, sur fond de défiance, et ce tant avec l’ancienne municipalité de droite et la nouvelle de gauche. Avec la préfecture, c’est encore pire, mais les militants ne reculent pas et depuis trois ans, sans moyens et bénévolement, ils sont parmi les rares à respecter à la lettre la Recommandation du conseil des ministres de l’Union du 22 février 2008 - envers et contre les pouvoirs institués, dont émanent ces mêmes ministres ! A savoir « favoriser la participation des Rroms et/ou des Gens du voyage comme composante essentielle des stratégies les concernant à tous les stades, de la conception à la mise en œuvre, du suivi et de l’évaluation, et promouvoir le renforcement des capacités des communautés » et promouvoir « l’élaboration de projets communs et l’établissement de contacts réguliers entre les organisations de Rroms et/ou de Gens du voyage et d’autres, non Rroms (...) ; le renforcement de la capacité des Rroms et/ou des Gens du voyage, afin de leur permettre de participer à des projets de développement destinés aux groupes vulnérables aux niveaux local, national et international »

... alors nos libertés sont en de bonnes mains

C’est ainsi que le noyau dur du collectif de soutien (guère plus d’une douzaine de personnes) tisse, malgré les vents contraires, les multiples liens par lesquels les quelques 200 à 300 Rroms échoués à Saint Etienne par les bons soins de la misère et de la discrimination, deviennent petit à petit des stéphanois, encore de seconde zone certes, mais reconnus par un nombre grandissant de gens et d’institutions comme des concitoyens - de l’Evêché qui héberge une famille aux directeurs d’école qui scolarisent les enfants, en passant par telle commune voisine qui met un logement à disposition, tel centre social qui organise des loisirs l’été, la CAF qui consent des allocations logement, l’entreprise d’insertion qui accepte de réfléchir à la professionnalisation, la PASS accueillante de l’hôpital. Sans oublier tel gardien de cimetière qui a compris le rapport si particulier des Rroms au deuil et les accueille avec une touchante attention quand l’un d’eux décède et, faute d’argent, doit être inhumé dans le carré des indigents.

Ce collectif, de même que certains du même type, RESF, DAL, Cimade, dont ils sont proches, sont à l’heure actuelle parmi les bastions les plus résistants et les plus opiniâtres à l’offensive du gouvernement de M. Sarkozy et de ses ministres, Dati, Alliot-Marie et Hortefeux contre les droits des plus faibles et les libertés publiques - et spécifiquement contre ceux qui auraient la tentation d’en user. Car le bon citoyen, selon Nicolas Sarkozy, c’est celui qui ne fait pas d’histoires, ne se mêle pas de ce qui arrive à son prochain, ferme les yeux quand on expulse son voisin sans papier, voire le dénonce à l’occasion. Mais ceux que j’ai nommé plus haut sont suspectés, fichés, et parfois traînés devant les tribunaux depuis que des lois iniques ont fait de la solidarité un délit et de la dénonciation une vertu citoyenne. Mais ils n’oublient pas que contrairement à la pile wonder, la liberté ne s’use que si on ne s’en sert pas. En l’usant, ils sont la petite lampe qui nous empêche de sombrer complètement dans ce que Manès Sperber appelait, parlant de la situation politique en Europe dans les années trente du siècle dernier, le « sommeil hivernal de la conscience » .

Geneviève Decrop

Un texte "publié dans la Revue l’Altermondialiste 81, N° 6, novembre 2008"
Article publié avec l’autorisation d’Altermondialiste 81

..

JPG - 88.9 ko
9 décembre 08-devant l’ Assemblée Nationale-©dr

Poster un message

Warning: Illegal string offset 'nom' in /var/www/vhosts/droits-sociaux.fr/httpdocs/ecrire/balise/formulaire_forum.php on line 145 Warning: Illegal string offset 'email' in /var/www/vhosts/droits-sociaux.fr/httpdocs/ecrire/balise/formulaire_forum.php on line 146
modération à priori

Ce forum est modéré à priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Un message, un commentaire ?

(Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Lien hypertexte (optionnel)

(Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d'informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)

Qui êtes-vous ? (optionnel)

Création mcr-consultants, squelettes sous license GPL. Site réalisé avec SPIP