[Portail pour l’accès aux droits sociaux]

Dévaloriser, culpabiliser les familles ou les aider réellement ?

dimanche 7 décembre 2008 - Josiane Reymond

J’ai participé à une journée annonçant les nouvelles dispositions pour mettre en œuvre la loi de Mars 2008 sur la protection de l’enfance et de la famille. Environ 400 professionnels du travail social étaient présents. Il a été beaucoup question de « développer une culture de la préoccupation »( !), d’organiser des fichiers « d’informations préoccupantes » concernant les attitudes parentales inadaptées....
Au cours d’un échange informel, une animatrice de centre de loisirs revendiquait sa capacité à savoir observer et signaler les enfants dont le comportement pourrait manifester quelque chose de pas normal ....

Dans toutes les situations où on s’inquiète pour les enfants, n’y aurait-il pas autre chose à développer en direction des familles qui soit de l’ordre de la rencontre et de la solidarité ? Les centres sociaux, les différents lieux qui accueillent les familles, pourraient imaginer des espaces d’accueil où il soit possible de se rencontrer entre adultes, d’échanger librement, de vivre des temps de ressourcement....
Nous oublions trop souvent que ce qui met surtout en danger les enfants, c’est la pauvreté et la précarité dans laquelle survivent les familles. Nous raisonnons trop souvent en termes de responsabilité individuelle dans ces parcours de vie où les personnes sont surtout confrontées à l’exclusion, à la réduction des droits....Les parents sont de plus en plus seuls à tout assumer. Ils s’essoufflent, se découragent. Ils ont surtout besoin de soutien concret, de réseau d’entre aide, de présence bienveillante.

Laurent OTT, dans son livre « Travailler avec les familles » [1] , insiste sur notre responsabilité collective dans l’éducation des enfants. Il observe que de plus en plus de parents qui ont à assumer des démarches, des contraintes de plus en plus lourdes parce que les institutions et structures sensées accueillir leurs enfants et prendre en charge leurs difficultés sont littéralement saturées. Et que dire aussi de l’école qui réduit toujours plus ses postes, qui n’accueille plus les enfants à deux ans ?
Laurent OTT estime que les parents ne sont pas que parents, ce sont d’abord des personnes qui doivent avoir le temps d’organiser leur existence. La collectivité doit prendre le relais auprès des enfants chaque fois que c’est nécessaire. Il fait la démonstration dans le quartier où il est présent avec une équipe d’éducateurs, que c’est possible de proposer un accueil personnalisé en fonction de la réalité concrète des enfants, sans à priori, ni jugement quant aux éventuels dysfonctionnements des familles. Il explique que peu à peu, les adultes investissent ces lieux, en deviennent partie prenante.

J’ai la chance, dans le cadre de mon travail, d’avoir pu être à l’initiative de l’organisation collective de personnes qui vivent des situations semblables. Elles bénéficient de minima sociaux, elles ont peu de liens avec l’extérieur, et en permanence des problèmes à régler. Depuis deux ans, je chemine avec ces personnes et peu à peu je comprends à quel point notre organisation collective les exclue de nombreux droits.
Il suffit de prendre le temps d’écouter ce qu’elles décrivent, ce qu’elles ont à tenir au quotidien pour que le regard se transforme, pour que des questions apparaissent. Juste un petit exemple : la façon dont sont organisés les modes de garde. La cantine est réservée aux enfants dont les parents travaillent, ainsi que l’accueil de l’après midi à l’école maternelle et à la crèche. Aujourd’hui, la halte garderie ne peut proposer que des temps de garde très limités : souvent un après midi par semaine, le jour étant fixé par la responsable de la structure... Ces mères qui ne travaillent pas n’ont aucune possibilité pour faire les démarches administratives, construire des projets de formation, de travail, s’occuper de leur santé, prendre un peu de temps pour souffler, s’intéresser et participer à ce qui se passe dans leur environnement...

On parle souvent de ces familles en termes « d’incompétence », de « carences », on envisage souvent leur besoin d’intégrer « les bons modèles »... Les parents doivent-ils être compétents partout et toujours ? Moi, ce qui me questionne, ce sont nos choix, nos orientations. Ces personnes se sentent mises à l’écart de notre société, se sentent privées de droit... Il suffit de les écouter, elles disent clairement qu’elles sont des personnes, qu’elles ont besoin de se sentir utiles, de construire avec d’autres des projets qui aient du sens, de l’intérêt... quand ça devient possible, leurs proches remarquent qu’elles sont plus détendues, plus dynamiques dans leur propre famille... Ce qui doit prévenir bien des moments de tension, de saturation envers les enfants.

Alors qu’appelle-t-on la protection des familles quand on prévoit des fichiers « d’informations préoccupantes » ? Les familles qui vivent dans la précarité ont surtout besoin d’accueil et d’écoute, de temps d’échange, de réflexion collective. Notre responsabilité dans le cadre de la prévention, c’est d’abord proposer des rencontres qui permettent à chacun de s’ouvrir aux autres, de se sentir exister parmi et avec les autres, de reconnaître et d’être reconnue dans ses compétences. Aujourd’hui, les familles ont besoin de réseaux de soutien et d’entre aide. C’est ce que j’observe dans le lieu d’accueil parent-enfant dans lequel je suis accueillante. Il arrive souvent qu’une mère arrive épuisée, déprimée. Elle n’a plus la ressource d’intervenir auprès de son enfant. Le groupe d’adultes présent prend alors le relais. Au fils des semaines, on observe des transformations positives, cette mère reprend confiance, retrouve la force. ... Elle n’avait pas besoin d’apprendre la bonne attitude, elle avait juste besoin d’être soutenue, de sentir pour elle et son enfant de la bienveillance.
Pendant les temps de rencontres collectives, beaucoup de choses deviennent possibles : chacun s’ouvre à ce qui l’entoure, s’interroge avec les autres sur les besoins et peu à peu devient, avec les autres, une force d’intervention, de propositions. Les travailleurs sociaux le savent, quand les parents investissent leur vie de quartier, participent aux actions collectives... les adolescents n’ont plus besoin d’occuper ces lieux déserts, ils rentrent chez eux.

Laisser parler les plus pauvres, ça ne suffit pas, mais ça commence par là. Il est nécessaire d’entendre leur témoignage pour comprendre ce qui les écrase. C’est possible pour chacun d’acquérir une conscience politique dans la mesure où sa parole qui évoque sa réalité du quotidien est prise en compte. Pour s’ouvrir à la compréhension du monde, la première étape s’est d’éprouver sa capacité à agir sur les affaires qui nous concernent directement. On apprend par l’action.

Je ressens comme bien d’autres la nécessité d’aider à construire des espaces permanents d’accueil, en partant des habitants, avec les élus, les professionnels, les associations, les groupes. La nécessité de créer des temps pour que chaque groupe travaille à construire une pensée collective, pour aller ensuite tous ensemble, vers une co élaboration de décision, à l’échelle des quartiers, des communes, en partant des préoccupations fondamentales, l’emploi, le logement, la santé, la scolarité. Notre part, professionnels, associations, élus, c’est de mettre nos compétences à disposition, de transmettre de l’information, d’organiser ces rencontres où tous les acteurs de la société se retrouvent à la même table pour rechercher des solutions sur ce que les personnes évoquent comme difficultés.

Je souhaite réfléchir à ces questions pour faire des propositions. Le Portail d’accès aux droits sociaux pourrait rendre possible des temps de rencontre pour que habitants, professionnels, associations élaborent ensemble les constructions nécessaires pour que le groupe devienne une force pour chacun. J’aurais alors le sentiment de contribuer véritablement à la prévention et à la protection de l’enfant et de sa famille.

Josiane Reymond

[1] Laurent OTT, « Travailler avec les familles. Parents-professionnels un nouveau partage de la relation éducative », éditions érès, 2006

Poster un message

Warning: Illegal string offset 'nom' in /var/www/vhosts/droits-sociaux.fr/httpdocs/ecrire/balise/formulaire_forum.php on line 145 Warning: Illegal string offset 'email' in /var/www/vhosts/droits-sociaux.fr/httpdocs/ecrire/balise/formulaire_forum.php on line 146
modération à priori

Ce forum est modéré à priori : votre contribution n'apparaîtra qu'après avoir été validée par un administrateur du site.

Un message, un commentaire ?

(Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)

Lien hypertexte (optionnel)

(Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d'informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)

Qui êtes-vous ? (optionnel)

Création mcr-consultants, squelettes sous license GPL. Site réalisé avec SPIP