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Crise de la société - Crise du travail social

Un texte de Miguel Benasayag

mercredi 12 décembre 2007 -

Crise de la société - Crise du travail social

Notre société traverse aujourd’hui une crise d’une telle ampleur que, désormais, peu d’individus se risquent à envisager une issue favorable ou espèrent que la situation évolue dans le "bon sens". Le fait marquant de cette crise est qu’elle touche tous les domaines de la vie, y compris ceux qui, pendant longtemps, sont apparus les plus stables. Nous vivons dans un monde d’incertitude, dont les bases sont craquelées et constamment remises en cause. La seule certitude désormais est qu’il n’y a plus de certitude... Ainsi, l’ambition de ces journées a été d’essayer de comprendre cette crise ainsi que ses implications au niveau du travail social, autrement dit, d’analyser la place et la fonction du travail social dans une société en plein marasme. Quelle est l’incidence de la crise de la société sur le travail et les pratiques des travailleurs sociaux qui oeuvraient auparavant sur la « plainte » mais dans une société stable ? Actuellement, de plus en plus de travailleurs sociaux remettent en cause leur travail et leur rôle d’agents intégrateurs ; en effet, dans une société dont la base de fonctionnement même est devenue l’exclusion, comment ne pas s’interroger sur ce que signifie désormais "intégrer" ? Dans le contexte général que nous avons évoqué, marqué par l’impuissance des élites comme du quidam face à la complexité des problèmes de notre société, des citoyens se sont ainsi mis à développer des pratiques alternatives tendant à retisser du lien social, à recréer des solidarités entre les personnes (mouvement des sans-papiers, DAL, mais aussi communautés d’échange, réseaux de troc, maisons de chômeurs, de quartier, etc.). Parmi ces hommes et ces femmes qui affrontent et dépassent, grâce à ces pratiques, les effets concrets de la crise dans leur vie, se trouvent de nombreux travailleurs sociaux. Dans ce type d’expériences alternatives, travailleurs sociaux et "usagers" abandonnent la vision globalisante classique : la réalité cesse d’apparaître à travers des abstractions comme le Chômage, la Grande Pauvreté, la Délinquance, pour être appréhendée dans le cadre de situations concrètes que travailleurs sociaux et "usagers" habitent et affrontent ensemble. La complexité, véritable idéologie de notre époque et alibi pour ne rien faire (car source du sentiment d’impuissance qui mine nos contemporains), est mise entre parenthèses, car chaque individu, chaque singularité en situation représente l’humanité, c’est-à-dire est porteur d’un universel qui n’existe que sous des formes concrètes. Ceci peut être illustré par un extrait de En attendant Godot de S. Beckett : (Un homme, tombé à terre, appelle à l’aide. Vladimir et Estragon sont témoins de la scène. Vladimir dit à Estragon :) "Ce n’est pas tous les jours qu’on a besoin de nous. Non pas, à vrai dire, qu’on ait précisément besoin de nous. D’autres feraient aussi bien l’affaire, sinon mieux. L’appel que nous venons d’entendre, c’est plutôt à l’humanité tout entière qu’il s’adresse. Mais, à cet endroit, en ce moment, l’humanité c’est nous, que ça nous plaise ou non." Au cours de ces deux journées de réflexion, il a été fait allusion, à plusieurs reprises, à l’institution comme obstacle à la capacité d’invention des travailleurs sociaux, telle que nous l’avons évoquée ci-dessus. En fait, la créativité ne peut naître que dans un espace de liberté qu’il s’agit de créer. Ceci est affaire de choix personnel. L’autre, quel que soit son nom est trop souvent un alibi pour ne rien faire. La réflexion des travailleurs sociaux ne peut être enfermée dans un cadre institutionnel, dans une fonction. La pensée, la créativité commence au contraire quand les travailleurs sociaux ne s’identifient plus tout à fait à leur fonction, quand ils savent s’en extraire, pour la questionner. Réfléchir en vase clos s’apparenterait à une tentative de normalisation du travail social, avec pour but la création d’un modèle du bon travailleur social vilipendant le mauvais. Cette interpellation au niveau du citoyen permet au travailleur social de quitter la position de vecteur de la norme qu’il peut être amené à occuper de par sa fonction. S’interroger sur le sens de son travail, questionner le sens commun qui le prédétermine, débusquer à travers les interventions quotidiennes les tentatives de normalisation des "déviants", c’est refuser qu’un simple apprentissage de techniques ne serve à faire passer des choses que le travailleur social ne questionne pas. La crainte du dilettantisme, le souci de l’efficacité, la hantise du faire et la dérive inévitable vers une pratique professionnelle basée sur l’urgence, évacuent la question du sens. Le malaise s’installe lorsque les travailleurs sociaux perçoivent les effets paradoxaux de leurs actes professionnels. Malaise, •" burn out ", épuisement professionnel, etc..., plaintes fréquentes des professionnels dans ces métiers coupables d’impuissance. Plaintes à mettre de côté dans le cadre de cette réflexion, puisque le but est de " penser " le travail social, non pas de le « panser » ’. Elles risqueraient, en effet, d’obnubiler le travail de la pensée. Laisser de côté la fonction pour réfléchir en tant que sujet, voilà l’invitation lancée au cours de ces journées. Mais cette démarche est souvent parasitée par nos complexes face au "savoir", ne pas savoir renvoyant trop souvent à un échec personnel. Cette personnalisation du savoir et du rapport au savoir bloque le travail de la pensée, car il s’agit d’être conscient que toute théorie avance à partir du non savoir et non à partir de certitudes.

Penser, s’interroger, c’est un défi qui s’adresse à tout le monde, notamment aux "fantassins du travail social", à ceux qui sont "en première ligne". Et pour rester dans cette métaphore militaire, on peut dire que si l’on se contente d’obéir aux ordres, c’est que l’on est d’accord tacitement avec ces ordres. Mais invoquer l’ordre auquel on obéit pour s’affranchir de sa responsabilité constitue un acte que J.P. Sartre nommait "la mauvaise foi". Comme nous le précisions plus haut, la créativité ne peut naître que d’un travail de réflexion mené non par un travailleur social identifié à sa fonction, mais par une personne, habitant d’une situation donnée, indépendamment de sa fonction. Les premières réactions enregistrées à la suite de ces deux journées font d’ailleurs état de cette implication nécessaire du sujet. Il y est question de la nécessité de changer les relations avec les "usagers", d’un changement de mentalité à opérer, du présent à construire en cessant de penser en terme d’attente, de la notion d’engagement, de la prise de risque et du positionnement éthique. Cet engagement est nommé, par les professionnels eux mêmes, comme existentiel et s’exerçant à l’extérieur comme à l’intérieur du cadre professionnel. Ici, dans la Meuse, comme ailleurs, des travailleurs sociaux articulent leurs efforts à ceux des "usagers" pour inventer de nouvelles formes de solidarité. Censés maintenir le statu quo, organiser les files d’attente, ils comprennent que, comme le dit Deleuze, "la résistance, c’est la création", et participent, ici et maintenant, à ce mouvement de liberté porteur de savoir-faire différents. Ces savoirs et savoir-faire, nous pouvons les qualifier de savoirs assujettis, en ce sens qu’ils sont considérés comme non nobles, non respectables, et qu’ils ne sont même pas reconnus en tant que tels. Pourtant, ce sont eux qu’il s’agit de mettre à jour, de reconnaître dans toute leur importance, car c’est à travers eux que travailleurs sociaux, "usagers" et toute autre personne, créent et inventent la vie ici et maintenant sous des dimensions nouvelles.

Ce texte est publié sur le site du "Collectif Malgré Tout"
Il date de juin 2006.

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